Philippe Lecerf - ancien expatrié en Espagne

Bonjour et merci d’avoir accepté de participer à cette nouvelle édition de Resource pour parler de l’expérience de l’expatriation ! Dans un premier temps, pourriez-vous vous présenter ainsi que votre parcours ?
Bonjour, je suis Philippe Lecerf. Mon parcours professionnel s’est presque exclusivement déroulé dans l’industrie de la santé. Je suis actuellement directeur des affaires publiques chez Air Liquide pour les activités de santé à domicile en France, ainsi que vice-président de la Fedepsad, le principal syndicat des prestataires de santé à domicile.
J’ai débuté dans l’industrie pharmaceutique chez un grossiste-répartiteur, avant de travailler dans le secteur de la distribution des dispositifs médicaux. J’ai ensuite rejoint le secteur d’activité de la prestation de santé à domicile - PSAD (principalement pour des patients avec des affections chroniques – insuffisance respiratoire, apnée du sommeil, diabète, etc.) dans lequel j’évolue depuis.
Après plusieurs années chez Orkyn, société faisant partie désormais du groupe Air Liquide, où j’ai occupé les postes de directeur régional puis de directeur commercial et marketing, j’ai assumé une fonction de directeur du développement des activités de santé à domicile au sein d’Air Liquide. J’ai ensuite été directeur général de l’entité Vitalaire en Espagne et au Portugal pendant neuf ans, avant de revenir en France pour diriger Dinno Santé, une activité d’Air Liquide spécialisée dans l’accompagnement des patients diabétiques à domicile.
Comment s’est construit votre projet d’expatriation en Espagne ?
L’expatriation est souvent le fruit d’une envie personnelle associée à une opportunité professionnelle. En ce qui me concerne, j’ai toujours souhaité vivre une expérience professionnelle et personnelle à l’étranger. Mes études et mes centres d’intérêt m’ont notamment donné une forte appétence pour la culture hispanique et la langue espagnole. J’ai pu exprimer ce souhait à plusieurs reprises au sein d’Air Liquide, groupe largement implanté à l’international, lors de différents entretiens et échanges. Jusqu’au jour où l’opportunité s’est concrètement présentée : le groupe avait l’opportunité d’une fonction managériale en Espagne et a pensé à moi. Je conseillerais donc à celles et ceux qui souhaitent s’expatrier d’exprimer leur envie auprès de leur manager et de leur département RH, car cela peut ouvrir de belles opportunités.
Qu’est-ce qui a le plus changé dans votre quotidien, tant sur le plan personnel que professionnel, lors de votre expatriation ?
Ayant mûri ma réflexion avant le grand départ et ayant été expatrié pendant neuf ans, je dirais qu’il est essentiel de creuser le sujet et de ne pas simplement s’en tenir à une envie. Partir à l’étranger implique nécessairement des changements importants, tant sur le plan professionnel que personnel. La première chose à considérer est la langue. J’avais étudié l’espagnol durant toutes mes études et je pensais donc très bien le parler ! Pourtant, à mon arrivée en Espagne, j’ai vite compris que mon niveau n’était pas suffisant pour me sentir à l’aise sur un plan professionnel avec mes collaborateurs et des clients. Cela peut constituer un premier choc, aussi bien pour soi que pour sa famille. Je suis parti avec mon épouse et ma fille de huit ans, qui a dû s’adapter du jour au lendemain à un nouvel environnement et à une nouvelle langue, sans ses repères ni ses amis. C’est un aspect qu’il faut anticiper, aussi bien au départ qu’au retour. Ma fille avait pleuré dans l’avion en quittant la France et, dix ans plus tard, elle n’était pas particulièrement enchantée à l’idée d’y revenir !Heureusement, au bout de quelques semaines, tout allait mieux. Cette expérience rappelle néanmoins que l’expatriation concerne toute la famille. Le ou la conjointe doit également trouver sa place, ce qui peut créer des tensions, notamment lorsqu’il ou elle ne travaille pas sur place. J’ai eu la chance que mon épouse travaille également chez Air Liquide, même si elle a dû apprendre l’espagnol en partant de zéro, puisqu’elle avait étudié l’allemand à l’école. De manière générale, cela m’a permis de me rendre compte qu’en France, on ne pratiquait peut-être pas avec assez d’agilité l’apprentissage des langues.
Enfin, il faut être prêt à s’adapter à un mode de vie différent de celui que l’on connaît en France. À Paris, ma fille se couchait vers 20 h 30 la veille d’un jour d’école ; à Madrid, à la même heure en septembre, les enfants sont encore à la piscine ! Le rythme est différent, mais ce changement est plutôt agréable en Espagne ! Il faut aussi prendre en compte le fait que vivre à l’étranger, c’est potentiellement rater des évènements familiaux ou devoir gérer le décès d’un proche de loin sans pouvoir être aussi présent qu’on le souhaite.
Sur le plan professionnel, prendre la direction d’une entreprise de la santé implique de comprendre les spécificités culturelles, politiques et sociologiques du pays. Les négociations commerciales, par exemple, ne se déroulent pas de la même manière en France et en Espagne. Le système de santé espagnol illustre bien ces différences : les 17 régions espagnoles disposent de leurs propres modalités de décision, notamment en matière d’appels d’offres. Cela complexifie les démarches et peut nécessiter de préparer des dossiers en castillan, en catalan, etc. Il en est de même au sein de l’entreprise ; on n’échange pas avec ses collaborateurs de la même manière selon le pays. On arrive avec ses codes français, mais il faut apprendre à faire abstraction d’une partie de ses propres biais culturels pour s’adapter et s’intégrer plus facilement au sein de l’équipe. Par ailleurs, lorsqu’on est sur un poste de dirigeant, la manière de donner une direction et d’incarner l’exemplarité n’est pas la même.
Enfin, travailler pour une entreprise internationale présente l’avantage de privilégier souvent l’anglais, ce qui facilite les échanges entre collaborateurs de différentes nationalités. En revanche, cela peut limiter la précision des explications.
Comment avez-vous vécu votre retour en France ? A-t-il nécessité une nouvelle adaptation ?
Pour moi, la question du retour est tout aussi importante que celle de l’arrivée : il est essentiel de s’y préparer. Avec ma femme, nous étions d’accord sur le fait que cette expatriation était une expérience temporaire, avec la volonté de revenir en France. Il me semble donc important d’avoir un projet de retour, même si celui-ci reste flexible. J’ai finalement enchaîné trois contrats qui m’ont permis de rester neuf ans en Espagne, une durée assez inhabituelle. Mon épouse et ma fille y sont même restées un an de plus pour permettre à ma fille de passer son bac à Madrid.
Le retour dans l’entreprise que l’on a quittée est également un point à anticiper: après plusieurs années, les choses évoluent et les repères changent. Je conseille donc de garder régulièrement contact avec ses anciennes équipes, son manager et les ressources humaines afin de préparer au mieux son retour et d’éviter de retrouver un poste qui ne correspond pas à son profil. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis rentré avant ma famille : une opportunité professionnelle intéressante s’est présentée à Paris à ce moment-là. Mon retour s’est plutôt bien passé car Paris avait finalement peu changé en dix ans, et j’avais hâte que ma femme et ma fille me rejoignent. Pour elles, la transition a été plus difficile. Après avoir appris une nouvelle langue et construit leur vie en Espagne, elles avaient davantage de mal à se projeter en France. Ma fille, notamment, ne voyait pas vraiment l’intérêt de revenir après tout ce qu’elle avait découvert en Espagne.
Bien sûr, certains aspects nous manquent, comme le soleil, la convivialité et la festivité des espagnols. Mais lorsque l’on s’est construit un cercle d’amis surplace comme nous l’avons fait parce que nous avions à cœur de nous intégrer pleinement au pays, il suffit d’y retourner le temps d’un week-end pour retrouver un peu de cette vie qui nous manque !
Quels conseils donneriez-vous à unepersonne qui hésite à franchir ce pas ?
Mon premier conseil serait de bien réfléchir aux raisons qui nous poussent à partir et de nous assurer que cette envie est profondément ancrée. Il ne faut pas prendre cette décision sur un coup de tête ni simplement se dire que cela fera bien sur un CV. Pour moi, il est essentiel d’avoir une véritable appétence pour le pays, sa langue et sa culture. Je conseillerais également de faire preuve d’humilité, de ne pas surestimer ses capacités, notamment linguistiques, et d’éviter de comparer systématiquement son pays d’accueil à la France. Chaque culture a ses spécificités, et c’est justement ce qui rend l’expérience enrichissante. Il faut en profiter pleinement, découvrir le pays et s’ouvrir à de nouvelles façons de penser et de vivre.
Enfin, pour l’avoir moi-même vécu, je dirais qu’il est tout aussi important de préparer son retour que son départ !